Monsieur le Président,

Nous avons peur, peur pour nous et pour la culture de notre pays.

 Nous avons peur que, malgré les efforts des uns et des autres, les mises en garde répétées venues de tous bords, votre gouvernement ne soit pas assez en alerte sur les problèmes à venir pour les artistes et les technicien-ne-s intermittent-e-s du spectacle, du cinéma et de l’audiovisuel, dans un temps qui va s’accélérant.

Comme d’autres corps de métiers, comme tant d’autres travailleurs précaires et chômeurs, les salarié-e-s intermittent-e-s sont terriblement impacté-e-s par la crise du COVID19.

Les salles de spectacles sont fermées depuis le 9 mars. Les tournages sont interrompus depuis la décision de confinement. Comme beaucoup d’autres activités, notre activité est à l’arrêt complet depuis lors.

Comme de nombreux travailleurs, tou-te-s les artistes et technicien-ne-s intermittent-e-s aujourd’hui dépendent de l’assurance chômage.

Cependant notre activité a certaines particularités qu’il faut absolument prendre en compte pour résoudre les problèmes de survie qui vont se poser pour beaucoup, à très court terme.

Un rappel : lorsqu’ils sont indemnisés les salarié-e-s intermittent-e-s ont une année de droits ouverts à Pôle Emploi. Durant cette année ils ont l’obligation d’effectuer au moins 507 heures de travail pour voir ces droits ré ouverts. Chaque intermittent-e voit ses droits réexaminés à une date fixe (dite date anniversaire).

 

Faisons un peu de prospective.

Le confinement durera jusqu’au 11 mai au minimum.

Mais la fin du confinement ne signifiera nullement la réouverture des salles de spectacle, ni l’autorisation de rassemblements de larges publics. L’annulation actée ou en cours, au plan international, de tous les évènements sportifs et culturels de l’été en atteste.

Vous avez avancé la date du 15 juillet dans le meilleur des cas pour cette réouverture.

Cela signifie que les artistes et technicien-ne-s intermittent-e-s du spectacle ne pourront recommencer à travailler qu’à partir de cette date au mieux. C’est-à-dire 4 mois au moins après la fermeture des salles de spectacle que l’on peut s’accorder à dater du 9 mars. Toutes celles et ceux qui devaient avoir fait les 507 heures nécessaires au renouvellement de leurs droits à l’assurance chômage dans ce laps de temps ne pourront pas les réaliser et seront théoriquement radiés : un tsunami social et culturel.

Tout le monde est conscient que cela ne peut être le cas et il est envisagé (mais seulement envisagé) de prolonger l’assurance chômage des salarié-e-s intermittent-e-s qui se trouvent dans cette situation.

Mais, de toute évidence, et tout le monde en convient, cela sera insuffisant.

Tous les contrats en cours ou en prévision, tous les projets en cours d’élaboration, sont annulés ou dans le meilleur des cas reportés. Certains de ces contrats seront honorés (souvent partiellement seulement) mais la plupart ne pourront pas l’être. De là l’impossibilité dans laquelle seront de très nombreux intermittent-e-s de produire les heures nécessaires au renouvellement de leurs droits à l’assurance chômage. Il faut que soit donné à chacun-e le temps de faire cela et que tous les salarié-e-s intermittent-e-s soient logé-e-s à la même enseigne.

 

Cela signifie, dans un premier temps, que tous les artistes et technicien-ne-s intermittent-e-s doivent voir leurs droits prolongés d’au moins 4 mois (si c’est cette hypothèse optimiste qui se réalise) au-delà de la date de réouverture des salles de spectacles. Cela est primordial!

Mais notre réflexion doit se porter au-delà de cet effet mécanique.

Nos métiers ont des fonctionnements particuliers faits de caractère saisonnier (les festivals de printemps et d’été), et de calendriers contraints (la plupart des salles de spectacles ont leur programmation engagée pour la saison 2020-2021 depuis le mois de février). Ainsi, la plupart des spectacles ou des projets reportés ne pourront se réaliser au mieux qu’un an à un an et demi après la réouverture des salles de spectacle.

 

Nous demandons donc que les droits de tous les artistes et les technicien-ne-s intermittent-e-s soient prolongés d’une année au-delà des mois où toute activité aura été impossible. Une remise des compteurs à zéro en quelque sorte.

Bien sûr, nous avons conscience que l’ensemble des chômeurs et précaires doivent bénéficier de mesures analogues.

Les salarié-e-s intermittent-e-s qui auraient rapidement reconstitué leurs heures ouvrant droit à indemnisation verraient leur date anniversaire (et leur indemnisation) recalculée, de façon que le système retrouve son état normal le plus rapidement possible.

De cette façon tou-te-s seraient traité-e-s de façon égale. Pas de privilégié-e-s par le hasard de circonstances heureuses (spectacles reportés dans un délai rapide, nouveaux projets où pourraient se trouver engagé-e-s des intermittent-e-s qui avaient vu leurs projets initiaux reportés ou annulés, etc.).

Cette solution a le mérite d’être simple, claire, radicale et relativement peu onéreuse (la plupart des intermittent-e-s auraient en effet, dans des circonstances normales, reconstitué leurs droits comme ils le font habituellement).

 

Monsieur le Président, nous vous appelons à prendre les devants et à mettre en place de toute urgence ce principe de sauvetage.  

Le détail et le financement de ce plan d’urgence devraient se négocier dans un second temps avec tou-te-s les représentant-e-s des salarié-e-s et des employeurs après consultation de tou-te-s leurs représentant-e-s.

Il y va de la survie d’un des secteurs les plus impactés par la crise traversée par notre pays, d’un des secteurs (institutions et indépendants confondus) les plus créateurs d’emplois, d’un des secteurs les plus générateurs d’effets positifs en termes d’activité économique et d’image pour notre pays.

 

Monsieur le Président, nous avons peur de voir les artistes, les technicien-ne-s de notre pays et leurs compagnons de route en grand danger de disparaître. C’est pourquoi nous nous adressons à vous pour faire face à l’urgence extrême de cette situation.